jeudi 27 mars 2003 :

rencontre avec Bronislaw Geremek,
ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne
en direct de Varsovie

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Bonjour à toutes et tous, nous avons le grand plaisir d'accueillir Bronislaw Geremek. N'ayant pu se déplacer en région Nord-Pas de Calais comme il l'avait prévu, il a tout de même tenu à répondre à vos questions, en direct de Varsovie.
- Bonjour à tous ! Je regrette beaucoup de ne pas avoir pu me déplacer à Lille. J'attends vos questions.


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Herbie : Bonjour ! Une question plutôt personnelle : Avez vous vu "Le Pianiste" ? Connaissiez-vous Roman Polanski, pendant la guerre ? Etes vous amis ? Merci !
théo : Pensez-vous que le succès du film "Le Pianiste" puisse contribuer à promouvoir la culture polonaise dans le monde ?
- J'ai vu le film dès sa parution sur les écrans de Varsovie. Je l'ai beaucoup aimé. Il a fait une grande œuvre où l'on sent une contribution personnelle très forte. J'ai eu le privilège de connaître le héros du film, M. Spilman. Je suis persuadé que Roman Polanski a fait un film de message universel et très polonais en même temps. J'espère que le succès du film pourra contribuer à une meilleure connaissance de la culture polonaise dans le monde.

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Clarisse : Monsieur Geremek, quelles sont vos fonctions officielles aujourd'hui ?
- Je n'ai pas de fonction officielle. Je préside le conseil politique de mon parti, "Union de la liberté". Et je participe dans plusieurs groupes de réflexions européens et internationaux.

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Lille : Que pensez vous du travail de VGE à propos de sa présidence de la Convention de l'avenir de l'Europe ?
- J'attends que la Convention, j'espère qu'elle pourra définir l'avenir de l'Europe et proposer une constitution européenne. Si cela peut se faire, c'est grâce au travail du président Giscard, son imagination et sa capacité de créer des compromis nécessaires.

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wanf : On vous sait très francophile, pouvez-vous nous dire en quoi la France vous séduit-elle ?
- Dans les années difficiles de ma vie, la littérature française était mon refuge. Dans ma formation d'historien, l'école historique des Annales a eu une importance cruciale, toute ma vie. J'aime la France, et en cela, je ne suis pas un cas isolé dans mon pays.

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kick : Quels sont vos rapports avec le ministre des Affaires étrangères actuel ?
- Mes rapports avec M. Cimolzewicz sont parfaits. j'ai le sentiment que la politique étrangère polonaise française a l'immense avantage d'être poursuivie sans que les changements de gouvernement rompent la continuité.

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Djim : Quelle relation entretenez-vous avec la région Nord-Pas de Calais ?
- Cette région était présente dans mes recherches d'histoire. J'ai eu beaucoup d'amis à Lille parmi les historiens et les hommes politiques. J'ai eu aussi beaucoup de contact avec les familles de la région, quand j'avais l'occasion de passer par là. Je me rappelle aussi mes rapports avec les habitants d'origine polonaise, en particulier mon premier séjour, et puis dans toute la région, avec Lech Walesa en 1981.

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Ania : Que pensez-vous de l'attitude de Chirac qui demande obéissance aux pays candidats à l'UE ? Est-ce que la position du gouvernement polonais pour la guerre en Irak pourrait avoir des conséquences sur l'intérêt des Polonais à rentrer dans un grand club où il est bon de se taire ?
- Je garde une amertume profonde à l'égard du ton que le président Chirac a cru bon d'utiliser à l'égard des pays candidats. Je crois que c'est un accident de parcours. Je voudrais qu'il soit clos le plus tôt possible. Dans l'UE, il y a et il y avait des différences, cela concerne aussi la guerre d'Irak, mais il ne faut surtout pas que les différences deviennent des divisions, des ruptures.

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Herbie : Concernant les relations au sein de l'Europe entre la Pologne et la France, pouvez-vous nous donner votre point de vue sur l'achat des F16 US ? Merci !
Solidaire : Bonjour Bronislaw.. Que pensez-vous de la fameuse affaire des F16 que la Pologne a achetés aux USA ?
- L'achat des F16 par la Pologne était une décision pragmatique, basée sur des raisons économiques et technologiques. La Pologne a accepté la meilleure proposition. Dans le cas des F16, nous avons obtenu de la part des Etats-Unis les conditions financières les plus avantageuses possibles, y compris la possibilité de commencer à payer le montant de l'opération après plusieurs années. Je voudrais aussi rappeler que le montant de cet achat est de 3,8 milliards de dollars. La Pologne a un déficit dans ses échanges avec l'UE de 10 milliards par an. Il suffit de comparer ces deux chiffres pour voir que c'est avec l'UE que les échanges de la Pologne sont les plus dynamiques. C'est l'UE qui en profite, et non l'Amérique.

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pj. lorens : La désunion des pays européens concernant une guerre en Irak n'est-elle pas le fruit du décalage entre le mouvement lent de l'histoire et la construction rapide et ambitieuse de nos institutions européennes ? Ce décalage ne constitue t-il pas un vrai danger pour l'identification et l'unité de l'Europe face à la puissance des USA qui nous entraîne dans un guerre de civilisations ? Dans la perspective de dessiner une Union européenne de stature mondiale, comment interpréter la position actuelle de la Pologne : atlantisme de raison ou adhésion à une forme d'impérialisme par la contrainte économique et militaire ? Ne pensez-vous pas qu'il y a une place pour une forme de puissance multilatérale utilisant le droit et la coopération et que la future Europe à 25 peut en être le creuset ?
- Je crois que l'UE se trouve devant le défi de devenir une entité politique qu'elle n'est pas encore. La politique étrangère et de sécurité commune reste encore un projet. Je crois que dans le cas de la guerre d'Irak, il ne faut jamais oublier les décisions des Nations Unies et du Conseil de sécurité condamnant la politique expansionniste de Saddam Hussein, son recours à des armes de destruction massive. C'est Saddam Hussein qui doit être couvert de la condamnation solidaire par la communauté internationale. La guerre est un malheur, mais il reste que la solidarité internationale était le seul moyen pour l'éviter. La responsabilité de la guerre est donc partagée.

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Ania : L'expérience des autres intégrations démontre que la première période d'intégration ne profite pas financièrement aux nouveaux pays. Quand pensez-vous que la Pologne atteindra un bilan financier positif avec l'UE ?
- Je crois que sur le plan financier, la Pologne, dès le début, pourra profiter des politiques de solidarité de l'UE. Le bilan sera donc favorable à la Pologne dès le début. La générosité de l'UE, cette fois-ci, est bien plus limitée que dans le cas des élargissements précédents. Par contre, je suis conscient que sur le plan économique, pendant les deux à trois premières années, nous aurons des difficultés. Je considère que ce sont des difficultés de croissance nécessaires.

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Looney : Pouvez-vous me décrire la situation économique de la Pologne ? Ses atouts et ses faiblesses ?
- La Pologne a derrière elle la période de transition vers l'économie de marché. C'est un succès de la dernière décennie. Nous espérons que la restructuration de l'économie, en particulier de l'industrie lourde et de l'agriculture sera poursuivie. Le grand problème de la Pologne comme membre de l'UE sera de rattraper le niveau du PNB de l'UE.
Un problème difficile, mais exaltant pour la Pologne, qui devra participer pleinement au processus de Lisbonne, c'est à dire l'adaptation de l'économie européenne aux nouvelles technologies de la société d'information.

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Marie : Pensez-vous que l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne va influer sur le fait de construire ensemble une politique européenne sociale commune ?
- Je crois que nous avons besoin d'un débat européen sur le modèle social de l'économie européenne. Nous ne l'avons jamais eu jusqu'à maintenant. Avec l'entrée de nouveaux pays dans l'UE, cette question devient urgente. Je suis persuadé que le modèle social européen fait partie de notre héritage. Il est lié au fait que la solidarité est une des valeurs fondamentales de l'identité européenne.

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Gregory : Monsieur Geremek, pensez-vous que l'opinion publique polonaise soit préparée à une future citoyenneté européenne ?
- A franchement parler, je considère cela comme un grand défi, et pas comme un acquis. Nous devrons convaincre l'opinion publique que la notion de citoyenneté européenne n'est pas une vague formule.

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jef : Comment se comportent les agriculteurs polonais vis à vis de l'élargissement, qu'en attendent-ils ?
- La Pologne a toujours une importante agriculture. 19% de la population vit des revenus de la terre. Cette population craint l'entrée dans l'UE de notre pays. Elle considère la modernisation comme imposée par l'UE et non pas comme une exigence naturelle du développement économique. C'est dans le milieu rural qu'il y a le plus de doute concernant l'entrée de la Pologne dans l'UE.

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wanf : Etes-vous favorable au développement de la PESC (Politique étrangère et de sécurité commune) ?
- Je crois que du développement de la PESC dépend la continuation de l'UE mais aussi et surtout, sa survie.

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Sam : En quoi l'élargissement de l'Europe aux pays de l'Est est-elle une bonne chose pour l'Europe ?
- Il ne faut pas limiter l'actuelle élargissement à son côté technique. En fait, cet élargissement donne la possibilité de l'unification européenne. L'élargissement rend possible l'apparition de l'UE comme un des plus grands partenaires dans l'économie globale. Et, chose non négligeable, cet important marché va s'ouvrir plus encore à leur production.

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Lucie : Quelle est l'opinion de la Pologne, ses dirigeants et son peuple, vis a vis de la situation en Irak ?
- Comme dans toutes les sociétés européennes, les opinions sont partagées. la société polonaise n'aime pas la guerre. Mais elle a aussi le souvenir de l'indifférence du monde à l'égard des pays de l'Est soumis à la domination soviétique contre leur gré. On attend maintenant que la guerre puisse se terminer le plus vite possible. Qu'il y ait le moins de victimes possible. Et que l'Irak puisse être considéré comme un membre loyal de la communauté internationale.

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Laziz : Comment pouvez-vous dire que la responsabilité de la guerre est partagée ? Avec les Irakiens, c'est une évidence. Mais il est clair que les Américains voulaient en découdre coûte que coûte sans écouter même le Canada ou le Chili !!! Comment peut-on justifier que la Pologne s'aligne sur une position aussi radicale ?
- Le seul moyen d'obliger Saddam Hussein a remplir les décisions du Conseil de sécurité et cesser d'être un danger pour ses voisins et pour le monde était la solidarité internationale. Elle était présente dans le vote sur la résolution 1441. Mais elle a disparu ensuite. La pression de la solidarité pouvait rendre inutile l'opération militaire, c'était mieux.

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mina : Deux camps semblent se dessiner depuis le début du conflit : comment voyez-vous l'évolution des relations entre les pays ? Merci !
- La division qui s'est introduite me fait de la peine et ne me semble pas inscrite dans la logique des choses. Je crois que le problème le plus important va apparaître après la guerre. L'installation de la paix, la reconstruction du pays, demandera que les divisions actuelles disparaissent.

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Franck : Alors que les pays de l'Est se sont illustrés par un ralliement aux positions américaines dans le cadre de la question irakienne, ne pensez-vous pas que cette prise de position va à l'encontre de la recherche d'une véritable identité européenne ?
- Je suis persuadé que l'identité européenne est faite de différences et il faut que l'UE les respecte. L'UE doit respecter que ses membres actuels (l'Italie, l'Espagne, l'UK) n'ont pas partagé le point de vue de la France et de l'Allemagne. A aucun moment il n'y a eu de politique commune. Il est donc impossible de reprocher aux pays de l'élargissement de ne pas avoir été du côté de l'Europe car il n'y avait pas de positions communes. Il serait paradoxal qu'on demande aux pays de l'Est de faire le choix entre l'alliance germano-franco-russe et la coalition americano-britannique. C'est contre notre histoire et c'est contre notre espérance. Nous pensons que l'unité de l'UE est faite autour du respect de valeurs communes européennes.

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Davimac3 : Aujourd'hui, pouvez-vous nous dire combien de militaires polonais sont engagés sur le terrain en Irak ? Merci..
- A ma connaissance, il y a quelques 150 militaires polonais qui participent à l'opération irakienne. Le gouvernement polonais a annoncé que la participation dans l'opération ne dépassera pas 200 soldats.

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jef : L'élargissement est-il à votre avis un facteur de paix et de stabilité pour l'Europe et pour le monde ?
- J'en suis convaincu ! Dans l'histoire européenne, le partage du continent entre l'Est et l'Ouest était une source de tension et de conflit dramatiques. La construction de l'UE réalise le rêve européen des pères fondateurs.

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Lille : Vous avez déclaré qu'Israël dans l'Union européenne renforcerait la cause de la paix ? Etes-vous toujours du même avis ? Quelques précisions ?
- J'ai avancé la thèse que l'Europe devrait jouer un rôle dans la solution du conflit au Proche-Orient. J'ai proposé que l'on offre aux deux Etats : Israël et l'Etat palestinien, la chance d'adhérer à l'UE. Cette offre doit être faite aux deux états, c'est très important.

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wanf : Etes-vous favorable à l'entrée de la Turquie dans l'UE ?
Solidaire : Que pensez-vous de la demande d'adhésion de la Turquie à l'UE ? Merci.
sgj : Que pensez-vous du cas de la Turquie ?
- Je crois qu'il faut appliquer les critères de Copenhague à tout pays européen qui demande l'entrée dans l'UE. Aujourd'hui, la Turquie ne remplit pas tous les critères.

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SANDRINE : Les Polonais sont-ils majoritairement favorables à l'entrée dans l'Union européenne ? Si oui, quelles sont leurs attentes ?
fanfan : Que pensent les Polonais de leur future intégration à l'Union européenne ?
- Nous le saurons après le référendum qui probablement aura lieu au début de juin de cette année. la Constitution polonaise exige que plus de la moitié des citoyens participent à ce référendum pour qu'il soit valable. Il y a aussi un courant anti-européen qui s'active. J'espère néanmoins que le résultat sera favorable à l'entrée dans l'UE. Les Polonais, après 1989, cherchaient à avoir des garanties de sécurité nationale et voulait retrouver leur place dans la communauté politique, économique et spirituelle de l'Europe. L'accession à l'OTAN en 1999, et à l'UE comme nous l'espérons en 2004, réalise ces aspirations.

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Laziz : Pensez-vous qu'une Union élargie à 25 pourrait permettre de voir émerger une véritable "Europe Puissance" ?
- J'en suis persuadé. Je ne crois qu'il faille faire des divisions internes dans l'UE entre le noyau dur et le reste, je crois que la politique des coopérations renforcées donnent la possibilité d'intensification de l'intégration sans exclusion.

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Merci beaucoup Bronislaw Geremk. Le mot de la fin ?
- Je voudrais remercier les internautes pour cet entretien. C'est très important que l'on puisse discuter franchement, ouvertement, sur les problèmes de l'actualité. L'Europe dont je rêve doit être unie, forte et ouverte. Je crois que le débat sur l'avenir de l'UE permet de faire de nous des citoyens européens. C'est peut-être le cas aujourd'hui.
Merci.
De plus, j'attribue une grande importance aux relations France-Pologne, en particulier avec la région Nord-Pas de Calais, présente aux côtés des Polonais dans les moments difficiles. Peut être un exemple de la coopération entre nos deux pays !